Tribune

Métiers au féminin : révolution sous la coupole

L’Académie française vient de valider le principe de la féminisation des noms de métiers. Elle n’en souligne pas moins les réticences de la société à suivre l’évolution.

Nelly BÉTAILLE - 11 mars 2019
______

Vent nouveau sous la Coupole ! L’Académie française s’est prononcée, à la quasi-unanimité, le 28 février dernier, en faveur de la féminisation des noms de métiers, de fonctions, de titres et de grades. Mais l’institution, créée en 1635 par Richelieu pour garantir le « bon usage » de la langue, reste prudente et se garde bien de légiférer. Sa mission : « dégager les mots qui attestent une formation correcte et dont l’emploi se sera imposé ». Et les Immortels ne sont pas à court de solutions… Les mots terminés par un « e » muet (« juge », « comptable »), ou un « o » (« impresario ») gardent la même forme. Il suffit d’ajouter un « e » à ceux qui finissent par une consonne : « artisane », « principale » ou de les décliner : « -er/-ère », « -ier/-ière », « -ien/-ienne », « -in/-ine », « -teur/-trice ». Seuls les noms de métiers – très nombreux – en « -eur », font débat… les Académiciens préconisent la forme « euse » lorsque le nom correspond à un verbe (« contrôleuse », « entraîneuse »), ou le simple ajout d’un « e » final : « professeure ».

LES POINTS DE RÉSISTANCE

Le rapport rendu par la commission d’étude, composée de Danièle Sallenave, Dominique Bona, Gabriel de Broglie et Michael Edwards, pointe néanmoins que l’usage « reste une réalité complexe » et qu’en dépit des évolutions sociales des 10 dernières années, les tentatives de féminisation restent encore « hésitantes » et « incertaines ». Et de nommer clairement les points de résistance, souvent d’ordre pratique, mais aussi d’ordre psychologique. « Si, dans un premier temps, des femmes se sont accommodées des appellations masculines, c’est parce qu’elles avaient à cœur de marquer, dans la dénomination de leur métier, l’égalité de compétence et de mérite avec les hommes qui avait permis ce qu’elles regardaient comme une conquête », souligne-t-il, même s’il reconnaît que ce constat est de moins en moins vrai. Est-ce le fait du hasard si le français bute encore sur le simple mot « chef » ? « La langue française a tendance à féminiser faiblement ou pas les noms de fonctions et de métiers placés au sommet de l’échelle sociale. (…) Une résistance qui augmente indéniablement au fur et à mesure que l’on s’élève dans cette hiérarchie », commente-t-il. Avant de poursuivre : « La langue a jusqu’à présent marqué une certaine réserve à féminiser les appellations correspondant aux fonctions supérieures de la sphère publique ». « Présidente de la République » pourrait, selon lui, s’imposer naturellement, mais quid de « chèfe de l’État » ? Et, en dépit de ses avancées, la docte assemblée n’en continue pas moins à se heurter à des choix épineux sur des mots qui la touchent de près. La forme féminine d’auteur sera-t-elle « authoresse », « autoresse », ou « autrice » ? Alors que, selon elle, « écrivaine se répand dans l’usage sans pour autant s’imposer ». La « cordonnière » resterait-elle la plus mal chaussée ?

En photo : Dominique BONA