Economie

Les dossiers qui attendent Christine Lagarde à la BCE

Christine Lagarde qui vient de prendre la tête de la Banque centrale européenne (BCE) devra s’atteler à de nombreux chantiers à un moment où les objectifs et les moyens de la politique monétaire sont à revoir…

Raphaël DIDIER - 22 novembre 2019
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Vendredi 1er novembre, Christine Lagarde a officiellement pris la succession de Mario Draghi à la tête de la BCE. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle arrive au moment où l’institution est secouée par des vents violents ! En effet, outre que le Conseil des gouverneurs se déchire ouvertement sur l’opportunité de poursuivre une politique monétaire ultra-expansionniste, mais de moins en moins efficace, l’objectif d’inflation semble hors de portée et le système bancaire reste convalescent.

Le biais expansionniste de la politique monétaire
Le principal taux directeur de la BCE est égal à zéro depuis le mois de mars 2016. Mario Draghi a d’ailleurs pris l’engagement de conserver les taux bas tant que l’inflation demeurera faible, tout en annonçant la reprise du très controversé programme de rachat de titres (Quantitative easing). Autrement dit, Christine Lagarde hérite d’une politique monétaire ultra-expansionniste, qui hélas n’aura suffi ni à relancer l’économie ni à atteindre l’objectif d’inflation, pourtant première mission de la BCE.

Pis, conjuguée à l’épargne très abondante au sein de la zone euro, cette politique monétaire accommodante a exercé une pression à la baisse sur les taux d’intérêt de long terme, au point d’en arriver à des situations absurdes où les taux d’intérêt deviennent négatifs à toutes les échéances jusqu’à 10 ans, en France et en Allemagne ! D’où le danger de la formation d’une bulle sur le marché de l’immobilier et de certains titres financiers. En revanche, certains Etats en graves déséquilibres financiers, comme l’Italie, en profitent pour assurer artificiellement leur solvabilité, ce qui fait penser que l’objectif inavoué de la BCE est peut-être d’éviter le défaut d’un État de la zone euro. La nomination de Christine Lagarde, habituée à traiter ces questions de faillite lors de son passage au FMI, prend alors tout son sens…

Revoir les objectifs et les moyens
Face à l’impossibilité d’atteindre sa cible d’inflation (suffisamment proche de, mais inférieur à 2 % sur le moyen terme), un débat fait désormais rage entre les économistes sur la valeur et même la nature de la cible. Ainsi, tandis que Jacques de Larosière, ancien gouverneur de la Banque de France, propose un niveau à 1 %, Olivier Blanchard, ancien chef économiste au FMI, évoque 4 %. Plus audacieux encore, d’aucuns suggèrent un objectif de niveau de PIB nominal, afin de mieux réguler le cycle économique. Bref, Christine Lagarde devra revoir les moyens et les objectifs de la politique monétaire, dans un contexte où plusieurs gouverneurs de la BCE (Autriche, Allemagne, Estonie et même France !) ont ouvertement fait part de leur désaccord sur la reprise du programme d’achats d’actifs. Et que dire de l’union bancaire européenne, dont tout le monde espère qu’elle sera achevée un jour, du moins avant que les prêts non recouvrables n’emportent les banques les plus faibles…

Politique budgétaire et politique monétaire
Durant son mandat, Mario Draghi n’a cessé d’enjoindre les Etats disposant d’une marge de manœuvre budgétaire, comme l’Allemagne, de s’engager dans une politique coopérative de relance budgétaire, pour compléter la politique monétaire. Il est vrai que dans une situation de trappe à liquidité, caractérisée par le fait que toute baisse supplémentaire du taux d’intérêt n’apporte qu’un effet très marginal sur l’investissement et la croissance, assouplir encore plus la politique monétaire, comme le souhaite Christine Lagarde, est tout à fait inutile, d’autant que les politiques budgétaires menées par les Etats membres de la zone euro sont plutôt restrictives.

Ainsi, à défaut d’un budget commun de la zone euro, Mario Draghi a plaidé une dernière fois, le 28 octobre dernier, pour une indispensable articulation de la politique monétaire et de la politique budgétaire : « la politique monétaire peut encore atteindre ses objectifs, mais elle ne peut pas le faire plus rapidement et avec moins d’effets indésirables si, dans le même temps, les politiques budgétaires ne sont pas alignées sur elle ».

Message reçu 5/5 par la chancelière allemande, Angela Merkel, présente dans la salle, qui s’est empressée d’ignorer la requête ! Gageons que Christine Lagarde puisse obtenir de meilleurs résultats et ce, avant que la longue liste des problèmes économiques structurels de la zone euro (hétérogénéité des économies, partage des revenus défavorables aux salariés, désindustrialisation, faibles gains de productivité et donc croissance potentielle faible, etc.) et la concurrence des cryptomonnaies ne conduisent à une nouvelle crise…