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Yves Parlier : “je rêvais d’être dans les tempêtes”

Le navigateur vit aujourd’hui à Arcachon, où il travaille sur une solution écologique de traction de navires par kite. Entre courses nautiques et innovations de rupture, Yves Parlier revient sur 35 ans de carrière durant lesquels il a beaucoup rêvé, jamais renoncé.

Propos recueillis par Jennifer WUNSCH - 17 avril 2020
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Échos Judiciaires Girondins : Vous êtes né à Versailles, et vous avez grandi en région parisienne. Comment vous est venu le goût de la mer ?

Yves Parlier : « J’ai toujours aimé la nature, les grands espaces. Ces espaces qu’on mérite, soit physiquement, soit avec un peu de technique. Et à l’âge de 12 ans, j’ai lu un livre de voile – le premier livre de ma vie -, l’histoire de deux garçons partis autour du monde sur un bateau, le Damien. Je me suis dit « c’est ça que j’ai envie de faire ». À partir de là, j’ai mis beaucoup d’efforts et de passion dans ce rêve qui est devenu réalité. La région parisienne, c’était plutôt un bonus par rapport à si j’étais né sur un bateau, car je pense que rêver plus que pratiquer a énormément renforcé ma passion. Cette période où j’étais dans ma chambre et où je rêvais d’être dans les tempêtes m’a toujours beaucoup aidé. »

EJG : Comment vivez-vous le confinement
lié au coronavirus ?

Y. P. : « Je pense bien sûr aux gens qui sont atteints de la maladie. Mais ce confinement, pour moi, c’est un grand bonheur. Tout est extrêmement calme, il y a beaucoup de sérénité. J’ai réattaqué tout un tas de choses que je n’ai pas le temps de faire en temps normal. Je prends aussi du recul sur toutes mes activités. » 

EJG : Comment vous-êtes vous spécialisé
dans l’innovation nautique ?

Y. P. : « J’ai démarré ma passion par les voiliers. J’ai commencé à construire des kayaks, des planches à voile, puis j’ai participé adolescent à des constructions amateures de bateaux. Comme la voile me paraissait difficile, n’étant pas au bord de l’eau, j’ai commencé par des études techniques. J’ai débarqué à Bordeaux pour faire un DEST (Diplôme d’études supérieures techniques, NDLR) matériaux composites. Pour mon projet de fin d’études, j’ai conçu un bateau extrêmement innovant pour l’époque. Et à la fin de mon diplôme, je me suis lancé dans sa construction. Il embarquait des technologies totalement révolutionnaires, quasiment que des premières mondiales, comme un mât en carbone. Avec ce bateau, j’ai gagné la Mini Transat 6.50 en 1985. »

EJG : Combien avez-vous eu de bateaux ?

Y. P. : « J’ai eu 6 bateaux, dont 3 que j’ai construits et qui étaient des modèles d’innovation. »

EJG : Quel était l’objectif premier de ces innovations ?

Y. P. : « Sur toute la première partie de ma carrière, je faisais de la compétition, donc mon objectif, c’était d’arriver le plus rapidement possible. Puis j’ai commencé à m’intéresser à l’écologie dans les années 1990. J’ai fait le premier tour du monde sans énergie fossile en 1996-1997. Mais j’ai eu un grave accident de parapente en 1998, ensuite c’était plus compliqué pour continuer la compétition. J’ai finalement arrêté en 2006 pour me lancer dans un projet sociétal-environnemental qu’on a appelé « Beyond the Sea ». Au tout début, on a cherché comment utiliser le vent pour propulser les bateaux ou les aider à moins polluer. C’est la traction par kite qui est arrivée en tête. »

EJG : Donc pour vous, la meilleure piste à suivre en matière d’innovation nautique, c’est d’utiliser le vent ?!

Y. P. : « Oui, c’est certain ! Le vent a fait ses preuves depuis 50 000 ans, et jusqu’à nouvel ordre, c’est gratuit et c’est de l’énergie directe qu’on sait capter et qui n’a pas besoin d’être transformée. Mais bien sûr, c’est pour hybrider les bateaux, car quand il n’y a pas de vent, il faut un moteur ! »

EJG : Beyond the Sea est donc votre projet phare. Comment est-il né ?

Y. P. : « J’ai une structure qui s’appelle Océa, avec laquelle je gère tous mes projets. Beyond the Sea était l’un d’eux. En 2011, nous avons répondu à un appel à manifestation d’intérêt (AMI) lancé par le gouvernement avec un consortium réunissant une école d’ingénieurs, deux entreprises industrielles, Porcher et Cousin, et la CMA CGM (compagnie leader mondial du transport maritime en conteneurs, NDLR). Au bout de 3 ans, nous avons été retenus sur un périmètre de R&D bien précis : la traction de navires de plus de 18 mètres avec un système de kite automatisé, et avons créé la société Beyond the Sea. Notre mission, c’est de parvenir à un produit fiable et commercialisable. »

EJG : Avez-vous déjà pu tester votre système ?

Y. P. : « On a fait des tests sur des bateaux d’armateurs extérieurs. Et actuellement, on fait des essais avec un bateau de 6,60 m équipé d’un ensemble complet : système d’envoi, de récupération et de pilotage automatique. Mais on est limité à 9 m2, 18 m2 et 25 m2 de voile sur ce prototype. D’ici un an, on devrait pouvoir faire des tests avec des kites de 50 à 200 m2. Pour cela, Beyond the Sea va affréter l’ancien Médiatis Région Aquitaine, mon dernier bateau, l’hydraplaneur renommé le Sealab, que je transforme pour faire nos essais. On est dans les starting-blocks, mais ça prend du retard actuellement, car il y a le problème des financements… »

EJG : Qui travaille sur ce projet ?

Y. P. : « Il y a 5 salariés dans l’équipe de Beyond the Sea, plus moi et mon associé, Pascal Waldman. Nous travaillons avec une dizaine d’entreprises dans toute la France qui innovent dans les domaines de l’énergie, la mécanique pour nos treuils, les cordages, les tissus, l’électronique. Nous avons aussi besoin d’études en aérodynamique. Enfin, les armateurs sont nos clients finaux. Et je suis toujours soutenu par la Région Nouvelle-Aquitaine. Pour le Sealab, on embarque un nouveau consortium de 5 entreprises régionales, aidés par la Région, avec un volet énergie et un volet matériaux composites recyclables. »

EJG : Vous avez souvent été critiqué pour
le soutien que vous avez reçu de la part de la Région…

Y. P. : « On a créé l’hydraplaneur en 2001, à l’arrivée de mon dernier Vendée-Globe. Le bateau a été entièrement imaginé, dessiné, calculé et construit entre Arcachon et Gujan-Mestras, avec des jeunes sortis tout frais d’école que j’avais embauchés. Avec, on a établi deux records du monde de distance parcourue sur 24 heures. Pourtant, les journalistes m’ont pas mal cassé avec ce bateau, peut-être parce qu’il a fallu le survendre pour arriver à trouver des sponsors, des partenaires. La Région nous aidait à hauteur de 30 %, il fallait trouver les 70 % restants.
Pendant 2 ans, on a « ramassé les bouées » comme disent les marins : c’était un bateau tellement novateur qu’il a fallu le mettre au point. En 2005, je me suis retourné, je me suis cassé 3 vertèbres et une côte, et ils ont tiré sur l’ambulance. Encore aujourd’hui, on me dit que ça a coûté 4 millions d’euros à la Région, mais on ne parle pas des retombées positives : on ne dit pas que j’ai embauché 20 personnes sur 6 ans et que plus de 10 millions d’euros ont été investis ici par France Telecom et Médiatis. On a également créé un chantier naval, sur le port du Canal, à Gujan-Mestras, qui a été racheté par Couach, qui a récupéré ce savoir-faire. »

EJG : Vous avez été assigné devant le tribunal administratif pour avoir occupé la cale située face aux hangars Couach avec l’hydraplaneur. Comment s’est soldée cette affaire ?

Y. P. : « D’abord, cette affaire date de 2018, et non 2019 comme ça a pu être dit dans la presse. On a toujours mis et sorti de l’eau l’hydraplaneur au port du Canal, où il a été construit. Les chantiers Couach étaient d’ailleurs partenaires du Sealab. On avait convenu avec Couach que quand on sortait le bateau, on le rentrait chez eux. Mais quand la cale a été refaite, les choses ont changé et je ne le savais pas. On a été assigné et on a dû payer une amende de 800 euros pour stationnement illégal. Et signer un contrat de stationnement d’un an chez Couach. Aujourd’hui, le Sealab est au mouillage dans le chenal de Gujan-Mestras, devant Arcachon. J’ai trouvé un chantier qui est prêt à m’accueillir. Et dès qu’on a les financements, on décidera si on va dans un chantier ou si on en crée un nous-mêmes. »

EJG : Quelles sont les conséquences
de l’épidémie de Coronarivus sur vos activités ? 

Y. P. : « Il y a interdiction de naviguer et de faire des essais sur la plage. Deux de mes collaborateurs sont allés essayer un kite, et malgré nos attestations tamponnées, on leur a interdit. Donc on fait énormément de télétravail : je manage mon équipe par téléphone, Whatsapp, mail, Skype. On a un rendement qui n’est pas optimum, mais on peut continuer à travailler. En revanche, l’impact dramatique, c’est le retard que prennent les financements. Tout est gelé, ça va être extrêmement difficile pour les projets qu’on porte. »

EJG : Quel est votre chiffre d’affaires ?

Y. P. : « On a un chiffre d’affaires entre 50 000 et 100 000 euros en 2018, un peu plus en 2019. Mais pour l’instant, ce n’est pas significatif, car on fait de la R&D. Mes revenus sont surtout assurés par les conférences que je donne. Cela me permet de financer en partie mes recherches. Mais il va également y avoir un gros coup de frein. »

EJG : Pensez-vous
un jour naviguer de nouveau ?

Y. P. : « J’aimerais faire des transats ou même un tour du monde tracté par kite. Je n’ai malheureusement pas, aujourd’hui, le temps ni la liberté de le faire, car je suis engagé vis-à-vis de mes partenaires, de mes financeurs et de mes prospects. Ils ne comprendraient pas que je parte en mer, avec toute la préparation que cela implique. Mais le Sealab, qui est prévu pour faire des essais et de la mise au point, devrait effectivement, à terme, faire des transatlantiques aller et retour pour continuer à acquérir de l’expérience, à former des gens, à faire connaître les solutions qu’il embarque. Forcément, je me garde une place à bord, et mes partenaires
comprendront certainement que j’ai envie de partir au large ! J’espère continuer à naviguer jusqu’à ma dernière minute de vie. »