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Coronavirus : La bétadine, une solution ?

Dans ce contexte de crise, le professeur Luc Grislain, chercheur et directeur de l’Institut de Pharmacie Industrielle de l’Université de Bordeaux, propose d’utiliser la bétadine comme geste barrière complémentaire à l’instar des pratiques suivies dans différents pays asiatiques dont la Corée. Également président du Gipso, il fait le point sur la situation des industries pharmaceutiques et leurs perspectives considérables.

Propos recueillis par Vincent ROUSSET - 10 avril 2020
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Echos Judiciaires Girondins : Quel est votre sentiment sur cette crise sanitaire historique provoquée par le Coronavirus ? Comment l’analysez-vous ?

Luc Grislain : « C’est un uppercut pour l’ensemble des systèmes de soins et de veille sanitaire qui affecte la planète.

Aucun pays n’a pu gérer de façon entièrement satisfaisante l’apparition de ce fléau malgré les signes avant-coureurs. Manque de moyens, de vigilance, de vision, une analyse postérieure permettra de mettre en action les actions correctives et sans doute de remettre au centre de nos préoccupations la santé au sens large. »

EJG : Beaucoup de choses ont été écrites et dites à propos de ce Covid-19. Avez-vous étudié personnellement ce virus et quelles sont ses caractéristiques réelles selon vous ?

L. G. :« Je n’ai pas étudié particulièrement les virus par contre nous avons travaillé sur les antiseptiques. Pour l’instant celui qui me paraît le plus approprié est la Bétadine® bain de bouche à utiliser en gargarisme ou un de ses génériques (povidone iodée) qui présente une activité virucide vis-à-vis entre autres des Corona et ce en quelques minutes. Leur utilisation préventive notamment par le personnel soignant peut s’ajouter aux traditionnels gestes barrières comme c’est le cas dans les pays asiatiques notamment la Corée. »

EJG : À propos du traitement, quelle est votre position sur la chloroquine et les certitudes du professeur Raoult ?

L. G. : « Je comprends l’impatience du public avide de trouver une solution. La réputation de cette équipe est certaine. Il faut cependant prendre le recul nécessaire pour pouvoir garantir que le bénéfice/risque de la chloroquine soit confirmé avec des méthodologies appropriées par d’autres équipes. C’est en cours et il faudra attendre quelques semaines pour trancher, ce qui dans notre contexte peut sembler intolérable. Il est difficile de faire passer ce message auprès du grand public d’autant que la médiatisation autour de cette équipe est à mon sens excessive. Un autre effet pervers serait de croire que la chloroquine protège et entraîne ainsi un relâchement du confinement. »

EJG : Vous personnellement professeur, quelles pistes proposez-vous au monde et que vous avez expérimentées pour traiter ce Coronavirus et ses effets ?

L. G. :« Je vous renvoie à ma solution povidone iodée, nous avons intensément travaillé sur la malaria mais pas sur les infections virales à corona. Nous allons dans ce sens lancer un programme de recherche avec nos équipes universitaires pour mettre au point des formulations antiseptiques virucides adaptées aux voies d’entrée virales. »

EJG : Vous êtes président du GIPSO. Sanofi travaille semble-t-il à accélérer sa recherche pour trouver un traitement. Pouvez-vous nous en parler ?

L. G. : « Je ne peux que commenter, les responsables de Sanofi vous renseigneront de façon plus précise. Je constate que notre géant national est à la hauteur et fait face sur plusieurs fronts à l’effort collectif demandé à la nation :

– en initiant la production massive de Plaquenil avant d’avoir la certitude de la pertinence de cette approche et en se proposant de le fournir gratuitement ;

– en mettant en place dans les meilleurs délais les essais cliniques sur le Sarilumab (Kevzara), un immunosuppresseur codéveloppé avec la société américaine Regeneron sur une large cohorte de patients en Europe et aux États-Unis pour les patients en détresse respiratoire ;

– en étant bien placé au niveau mondial dans la course contre la montre pour l’élaboration du vaccin salvateur ;

– en initiant un projet de création d’une nouvelle société spécialisée dans la production des principes actifs qu’il pourrait décider d’introduire en Bourse d’ici 2022 en regroupant six de ses sites européens afin d’améliorer notre situation de dépendance vis-à-vis de l’étranger sur ces approvisionnements vitaux comme le révèle cette crise. »

EJG : Vous êtes président du GIPSO, quelle est la situation actuelle des industries pharmaceutiques régionales : sont-elles selon vous au rendez-vous de cette crise et quelles solutions peuvent-elles apporter ?

L. G. :« Par rapport à la crise les entreprises sur le pont sont en première ligne. Les sites industriels Sanofi, UPSA, Mylan, Unither, Recipharm, Martin Dow à Meymac produisent des produits essentiels et contribuent aux enjeux du moment. Les autres acteurs industriels axés sur d’autres pathologies sont peut-être en arrière-plan du Corona mais ils continuent leurs activités. C’est le cas de Merck Biodéveloppement, Pierre Fabre à Idron pour ne citer que ceux-là. »

EJG : Que pensez-vous de la gestion de cette crise par le gouvernement ?

L. G. : « Elle est à rebonds. Dans un premier temps, la France à l’instar d’autres pays misait sur l’immunité collective qui pouvait s’installer progressivement sans fracas économique.

Le pays a été dépassé par le tsunami et les mesures successives nous ont orienté de façon progressive vers une politique prudente de confinement afin de tenter de réguler le flux des patients dans les structures hospitalières. C’est le cas de beaucoup de pays y compris la Chine montrée en exemple.

Cette crise met par contre en évidence une carence prévisionnelle dont l’État n’est pas le seul responsable.

Elle aurait pu être anticipée sans intervention étatique par l’ensemble de la chaîne allant du personnel soignant aux praticiens, aux directeurs d’établissements de santé au regard des épisodes antérieurs pas si lointains. » 

EJG : Cette crise va-t-elle selon vous aboutir à un retour du 100 % made in France dans les industries pharmaceutiques ?

L. G. : « C’est en effet un espoir mais les choses ne sont pas si simples. Nous souffrons depuis des décennies de politiques économiques à courte vue en ce qui concerne le médicament.

Nous pratiquons les prix parmi les plus bas d’Europe. Les effets pervers sont :

– Une pénétration plus lente que dans les autres pays du médicament générique.

– La recherche par les laboratoires pour préserver leur marge d’exploitation de « sourcing » extérieurs plus abordables pas forcément de moindres qualités notamment en Inde et en Chine qui concerne le principe actif et le médicament manufacturé. Nous en voyons aujourd’hui les conséquences.

– Les sociétés internationales nombreuses préfèrent alimenter les marchés où le médicament est mieux rémunéré qu’en France ce qui installe les ruptures de stocks rencontrées récemment (indépendamment du Coronavirus) pour des médicaments aussi courants que des corticoïdes et certains anticancéreux de base.

Il serait souhaitable de rapatrier la synthèse des principes actifs et leur transformation en produit final (le médicament) en France ou tout du moins en Europe. Cela passe par une revalorisation des prix des médicaments innovants et matures. Dans un contexte de contrainte budgétaire et d’électrochoc sanitaire, il faudra faire la part entre l’économique et le stratégique. Synthétiser les molécules au niveau français ou européen implique l’acceptation du rapatriement des méthodes vers nos sites de chimie fine et le développement de leur capacité, dans le contexte Lubrizol il faut que le public et nos politiques fassent également la part des choses. »

EJG : Quand va-t-on sortir de cette pandémie ? Êtes-vous optimiste ?

L. G. : « Nous sortirons biologiquement de cette crise quand une immunité collective sera établie ce qui implique qu’environ 60/70 % de la population aient rencontré le virus. Le confinement ralentit le phénomène mais ne va pas le supprimer, il sera étalé dans le temps. Nous devons donc faire un slalom subtil entre santé publique et choc économique. 

Impossible de fixer une échéance avec précision tant que le pic de contamination n’est pas atteint. En conclusion, j’espère que le grand public, les médias et nos gouvernants à l’instar de la prise de conscience collective sur la situation de notre système hospitalier accorderont à l’industrie pharmaceutique la place méritée. Nous avons la chance dans ces deux domaines d’avoir des systèmes performants mais qui demandent comme toute construction complexe un entretien, des moyens et de la reconnaissance. »